Le RER
Le but primitif de la Franc-Maçonnerie

“ Le régime Ecossais rectifié ne saurait être considéré comme un Rite maçonnique ordinaire. Seul sans doute de son espèce, c’est un rite de pensée, de pensée spirituelle et théosophique. C’est délibérément que les fondateurs − et entre eux tous JB Willermoz − ont enté sur le tronc vigoureux mais désordonné et creux de la Maçonnerie française du XVIIIe siècle la pensée mystique et théurgique de Martinez de Pasqually. Par cet acte, le devenir d’une partie de la FM s’est trouvé engagé dans une voie différente, difficile, mais ô combien exaltante. ”
Le RER est pratiquement le seul rite possédant une assise doctrinale élaborée en quelques années, pour l’essentiel de 1778 à 1785 pour les 3 premiers grades et 1809 pour les autres. Tous les documents originaux ont été conservés, y compris les échanges de correspondance entre ses principaux fondateurs et les comptes rendus détaillés des deux Convents lui ayant donné naissance − 1778 et 1782. Cette courte période lui confère une cohérence absolue dans ses développements et dans sa propédeutique.
Le RER s’architecture en trois grades symboliques Apprenti , Compagnon, Maître coiffés par un Grade charnière, Maître Ecossais de St-André, où il est affirmé “ici s’arrête la voie des symboles” et un Ordre Intérieur comportant deux degrés : Ecuyer Novice, grade transitoire, et Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.
Le RER est Chrétien. Mais ce caractère chrétien est un caractère unitif, car il se situe hors de toute Eglise et de tout dogme. Les textes fondateurs sont parfaitement clairs à ce sujet et il n’y est nulle part fait référence à une Eglise particulière. Ainsi, Joseph de Maistre dans son Mémoire au duc de Brunswick, écrit peu avant le Convent des Wilhelmsbad en 1782, précisait que l’une des tâches de la Maçonnerie était d’œuvrer au rapprochement des Eglises. Et J.-B. Willermoz, dans une lettre datée de pluviôse, ventôse, an XIII (BM de Lyon Ms 5456) affirmait : “… mais les loges doivent être des écoles de morale Chrétienne et non pas de catholicisme.” Il faut être conscient que ce caractère chrétien affirmé réfère à un christianisme préconciliaire. Il fait référence à ce que les théologiens nomment “le christianisme primitif”.
Saint Augustin disait : “ En vérité, cette chose même que l’on appelle aujourd’hui religion chrétienne existait chez les Anciens et n’a jamais cessé d’exister depuis l’origine du genre humain, jusqu’à ce que, le Christ lui-même étant venu, l’on a commencé d’appeler chrétienne la vraie religion qui existait déjà auparavant. ” (Rétractations I, XIII, 3)
Si chaque Rite possède sa démarche propre, le RER est une voie spécifique, une voie d’ascèse nécessitant un travail permanent qui ne sera jamais achevé ; c’est un chemin qui, utilisant les principes fondamentaux de la F∴ M∴ communs à tous les Rites, tente de conduire ses membres dans une voie métaphysique, vers un au-delà de ce qui est contingent. L’on peut dire en trois mots que c’est une voie triple dont les sentiers s’imbriquent étroitement :
Une voie de
purgation
Une voie
illuminative
Une voie
unitive
Ces trois expressions synthétiques, concernent l’être dans sa réalité ontologique et non dans son apparence sociale et dans sa persona. Ce triple sentier impliquera néces-sairement, à un moment ou à un autre, une démarche intérieure purement personnelle, voire solitaire, contrairement à ce qui se passe dans d’autres rites. :
“La maçonnerie fondamentale a un but universel que la morale seule ne pourrait remplir. La pratique de la saine morale et des devoirs de société sont à la vérité le but apparent des grades, mais ces vertus ne peuvent en être le but réel. Qu'auraient-elles alors besoin d'emblèmes, de mystères et d'initiation ?”
le RER puise sa doctrine à plusieurs sources dont les trois principales sont :
a) les rites primitifs maçonniques qui en forment le substrat, “le rite d’avant les rites”
b) les rituels de la Stricte Observance qui lui a donné sa voie chevaleresque
c) la théosophie de Martinès de Pasqually et les rituels de ses Elus Coëns de l’Univers. à laquelle se rattache sa dimension métaphysique. Cette dernière source devient parfaitement évidente au-delà du 3e grade. N’oublions jamais que les principaux fondateurs du RER étaient Elus Coëns.
De cette triple origine du Rite Rectifié résulte une superposition de significations qu’il n’est pas toujours aisé de démêler. Nous sommes en permanence face à un mélange de ces sources. Elles incluent des éléments sous-jacents de la théosophie de Martines de Pasqually éclairée par les premiers écrits du Philosophe Inconnu Louis-Claude de Saint-Martin, éléments souvent volontairement atténués par Jean-Baptiste Willermoz. Ils ne sont d’ailleurs, dans les grades symboliques, présentés que de façon indirecte et voilée sans la moindre explication. On ne les trouvera de façon à peu près claire que plus avant dans le Rite, mais là encore de façon partielle, atténuée, car leur explication constitue, ou doit constituer, le travail personnel des pratiquants du Rectifié. Pour voilés qu’ils soient, ils n’en sont pas moins une donnée essentielle pour la compréhension du Rite et de ses composants. C’est cette 3e source, fort complexe qui est dominante et induit toute la métaphysique du Rite.
Les instructions du RER enseignent que l’Homme primordial, émané du Principe Divin “à Son image et à Sa ressemblance” (Gen. 1), fut un être spirituel doté d’une forme glorieuse et incorruptible, vivant en parfaite unité de pensée et d’esprit avec son Créateur qu’il contemplait sans voile. Il s’est séparé de Dieu par sa propre volonté, se privant de la paix et de l'Unité constituant son essence d'être spirituel. Dès lors, il s’est trouvé revêtu d’un corps corruptible − remplacement de la “tunique de lumière” par la “tunique de peau” (Zohar I) − soumis aux rigueurs et aux contingences du monde matériel, tout en conservant au plus profond de lui sa nature d’être spirituel.
Cette double nature − spirituelle et matérielle − engendre des conflits permanents entre des aspirations contradictoires. Elles sont à l’origine des troubles que l’homme éprouve et sont à la source du désir (un terme revenant comme un leitmotiv au RER et à prendre dans son sens fort du XVIII° siècle et non dans son sens affaibli actuel qui en fait un synonyme d’envie) L’Homme devra apprendre à reconnaître et à maîtriser ses conflits pour parvenir à la “réconciliation” hypothétiquement suivie de la “réintégration” dans l’état primordial, qui est le but de l’initiation. Ceci est souligné par les Ins-tructions insistant sur le fait que la Providence lui octroya, nous dit la doctrine rectifiée, le secours de l’initiation, voie et moyen de retour à l’Unité.
C’est par un acte délibéré de l'Homme conçu libre (Deut. 11,26 & 30,19) que s’est produite la rupture des relations directes entre l'Homme et Dieu ; c'est par un acte de même nature, donc par un acte volontaire résultant d’un “vrai désir”, que la réconcilia-tion doit s'opérer. En 1778, Willermoz écrivait dans une instruction : “...conduire l'homme dans son état primitif et le rétablir dans les droits qu'il a perdus. Voilà mon cher Frère, le vrai, le seul but des initiations.”
Ainsi, il appartient au Maçon Rectifié, pour retrouver l’unité perdue avec son Créateur, d’actualiser en lui le principe de la véritable initiation. Il ne peut le faire que par la reconstruction de son Temple intérieur, pour tenter une réalisation effective.
Rite étant d’essence chrétienne, cette réconciliation de l’homme passe par une “participation” à Celui qui est “le Chemin, la Vérité et la Vie” (Jean 14,6) que certains de nos textes nomment “Le Grand Réparateur”.
Tout ceci est magnifiquement synthétisé par une phrase de J.-B. Willermoz à la fin des Instructions, une phrase qui nous offre la clef véritable du RER :
“… ne perdez pas de vue que l'Erreur de l'homme primitif le précipita du Sanctuaire au Porche [du Temple] et que le seul but de l'initiation est de le faire remonter du Porche au Sanctuaire.”
En cette simple phrase tiennent tout le secret et toute la réalité de la voie du RER. En cette simple phrase est tracé le cheminement et défini le travail du M∴ Rectifié.
Tous les textes et documents essentiels sont disponibles, mais ils ne sauraient être suffisant s’il ne leur est adjoint un travail personnel et un vécu. Il en sera d’eux selon ces paroles de Paul Valéry :
“ Il dépend de celui qui passe que je parle où me taise, que je sois tombe ou trésor ”.
